Pour tout montréalais qui s’intéresse à l’univers de la mode, le nom d’ Erdem Moralıoğlu évoque un fort sentiment de fierté. Le parcours de ce designer d’ici , qui est connu mondialement et qui habite maintenant à Londres, est on ne peut plus inspirant. Avec sa marque indépendante, Erdem , ce créateur a reçu de nombreuses récompenses prestigieuses , a collaboré à une collection avec le géant H&M, a été nommé membre de l’Ordre de l’Empire britannique, et ses créations sont toujours attendues avec beaucoup de fébrilité au cours des semaines de la mode. Récemment, il a assisté aux Canadian Arts & Fashion Awards (dont il est un ancien lauréat), à Toronto, pour honorer la top-modèle (et sa bonne amie) Linda Evangelista, à qui il a remis le prix Vanguard, une récompense qui souligne l’influence positive qu’une personne a dans l’industrie de la mode et au-delà.
Pour être bien honnête, à la fin de son adolescence, Erdem avait l’habitude de traîner dans la cuisine de la maison où j’ai grandi. Il était ami avec ma sœur, et ils se rassemblaient, avec leurs amis, entre deux cours au Collège Marianopolis, à Montréal. Il était drôle, gentil et extrêmement intelligent , et il prenait toujours le temps de me parler, même si je n’étais que la petite sœur qui essayait de paraître cool aux yeux des plus vieux. À mesure que je grandissais, son nom revenait souvent dans les conversations avec nos amis communs. Ses réalisations sont devenues les nôtres par procuration; nous étions ravis de voir que quelqu’un de si près de nous était en train de gravir les échelons de la mode internationale. Quelle fierté!
Erdem Moralioğlu
Déjà considéré comme une légende de la mode, l’homme de 47 ans est connu pour ses silhouettes féminines alliant romantisme et sophistication contemporaine , qu’il exprime en jouant avec les tissus, les imprimés floraux complexes et les broderies délicates. Ses créations, qui mettent en valeur des contrastes et des superpositions, ont été portées par tout le star-système, de Kate Middleton à Kate Winslet.
Erdem Moralıoğlu et sa sœur jumelle, Sara, nés d’une mère britannique et d’un père turc, ont grandi dans l’ouest de l’île de Montréal. Dès son plus jeune âge, Erdem a su qu’il voulait poursuivre une carrière dans le monde de la mode . «Je l’ai su dès qu’on m’a mis un crayon et une feuille de papier entre les mains, dit-il. La plupart des enfants dessinaient un arbre, une maison. Moi, je dessinais des femmes. Je comprenais les proportions, et je dessinais des robes et des jupes.» Il a vite été fasciné par tout ce qui touchait au monde de la mode, notamment par le travail d’Yves Saint Laurent. «J’ai compris que de fabriquer des vêtements pouvait devenir une carrière, un gagne-pain. Je voulais faire partie de cet univers .»
Après le collège, Erdem s’est inscrit à l’Université métropolitaine de Toronto (anciennement l’Université Ryerson), où il a obtenu un diplôme en mode, avant de partir à Londres pour étudier au Royal College of Art. Il a ensuite fait un stage chez Vivienne Westwood, puis s’est installé à New York pour travailler chez Diane von Furstenberg. En 2005, il est revenu à Londres, où il a lancé ERDEM — et il vit encore aujourd’hui dans la capitale britannique avec son mari, l’architecte Philip Joseph. Le chemin vers le succès a toutefois été long et semé d’embûches . Comment l’artiste est-il resté motivé? «Avec beaucoup de café», répond-il en riant.
Je me suis entretenu avec Erdem au sujet de Montréal, de ses inspirations, de sa philosophie et de sa collection printemps-été 2025.
COMMENT LE CANADA A-T-IL ÉTÉ UNE SOURCE D’INSPIRATION POUR TOI?
J’ai grandi en banlieue, et devant la télé, dans mon sous-sol, je cherchais à regarder tout ce que je trouvais sur le monde de la mode. Dès mon plus jeune âge, je regardais FashionTelevision (Citytv), avec Jeanne Beker, et Fashion File (CBC), avec Tim Blanks. J’étais captivé par ce qu’elles présentaient. [NDLR: Il s’agit de deux émissions sur l’univers de la mode diffusées à cette époque au Canada anglais.]
QUI T’A ENCOURAGÉ À RÊVER GRAND, À PENSER TE PROJETER HORS DE TA VILLE NATALE?
Tellement de gens m’ont aidé tout au long de mon parcours. J’ai toujours su que j’allais quitter Montréal à un moment ou un autre. J’y suis allé étape par étape.
QUAND TU ÉTUDIAIS AU COLLÈGE, QUELLE CARRIÈRE ENVISAGEAIS-TU?
La période que j’ai passée à Marianopolis a été déterminante dans mon parcours. J’étais inscrit dans le programme d’arts libéraux et, pendant deux ans, j’ai étudié l’histoire de l’art, la littérature anglaise et la philosophie. Ça m’a permis d’explorer, d’affiner ma créativité et ma curiosité.
QUEL EST TON ENDROIT PRÉFÉRÉ À MONTRÉAL?
Je suis marié à un architecte, alors le Centre canadien d’architecture me tient à cœur. Sinon, Habitat 67 — une série spectaculaire de cubes en béton construits dans les années 1960 — est l’un de mes bâtiments favoris au monde. C’est là que Leonard Cohen a tourné son vidéoclip pour In My Secret Life .
QU’EST-CE QUI T’A FAIT RÉALISER QU’UNE CARRIÈRE EN MODE ÉTAIT POSSIBLE?
En toute honnêteté, en matière de mode, Montréal était, à l’époque, peu foisonnante. Je me suis intéressé à ce qui se faisait ailleurs, tout en gardant un œil sur les choses dignes d’intérêt qui se passaient ici. Mais c’est en observant le travail des créateurs de Londres et de Paris dans les années 1990 que le déclic s’est fait dans ma tête.
AS-TU DÉJÀ ENVISAGÉ D’EXERCER UN AUTRE MÉTIER?
L’histoire de l’art m’a toujours passionné. Si je n’étais pas designer, je serais très probablement impliqué dans le monde artistique d’une manière ou d’une autre. Les musées et l’univers de la conservation me fascinent.
QUEL A ÉTÉ LE PLUS GRAND DÉFI QUE TU AS DÛ RELEVER AU DÉBUT DE TA CARRIÈRE?
J’ai perdu mes parents lorsque j’étais très jeune, et ç’a été difficile de vivre ces premières années — les hauts et les bas — sans eux. C’était une période pas sionnante, mais aussi très triste.
EN TANT QU’AMATEUR D’HISTOIRE ET DE LITTÉRATURE, Y A-T-IL UN ROMAN OU UN PERSONNAGE QUI T’A INFLUENCÉ DANS TON TRAVAIL?
Je puise beaucoup d’inspiration dans ce que je lis, depuis que je suis tout petit. Je suis généralement captivé par un passage particulier d’un ouvrage. Je ne suis pas à la recherche d’un thème; je me laisse porter par ma curiosité. Très tôt, j’ai été très intéressé par les œuvres du Bloomsbury Group — ce qui est amusant, parce que j’habite mainten ant à Bloomsbury. Ma première inspiration littéraire a été Orlando , de Virginia Woolf, qui traite d’un personnage qui se métamorphose, qui voyage dans le temps et change de sexe.
QUAND AS-TU RÉALISÉ QUE TU AVAIS POUR AINSI DIRE «RÉUSSI» DANS L’INDUSTRIE?
Je ne pense pas qu’un jour, j’aurai l’im pression d’avoir vraiment réussi, mais reste que ma carrière est jalonnée de moments inoubliables: l’achat de ma première collection par Barneys, ma première couverture du Vogue britannique ou du Vogue américain, et l’ouverture de ma première boutique à Londres. Y repenser me fait prendre conscience du chemin que j’ai parcouru.
Collection printemps-été 2025
Y A-T-IL UN MOMENT QUI T’A PARTICULIÈREMENT MARQUÉ?
Il est difficile d’en choisir un seul, mais faire partie de l’exposition du MET en 2019 me vient à l’esprit. Voir mes tenues dans cette expo a été une expérience surréelle. Et je me pince chaque fois que j’habille Madonna!
COMMENT DÉCRIRAIS-TU LE STYLE DE TES DESIGNS?
J’ai toujours été sous le charme des contrastes. Mon esthétique est basée là-dessus: le féminin agencé au masculin, l’élégance mêlée à l’inachevé, la lourdeur assortie à la légèreté. Bien que mon esthétique et mes muses puissent changer d’une saison à l’autre, ce thème est constant dans mes collections.
QUELLES CRÉATIONS T’INSPIRENT LE PLUS DE FIERTÉ?
Les vêtements sur mesure que j’ai conçus avec Edward Sexton, tailleur dans Savile Row. C’était merveilleux de réaliser quelque chose d’aussi masculin! Je suis également extrêmement fier d’être resté indépendant durant tout ce temps. Ça comporte bien des défis, mais ça vient aussi avec une liberté créative exceptionnelle.
QUELS CONSEILS DONNERAIS-TU À QUELQU’UN QUI VEUT PERCER DANS LE DOMAINE DE LA MODE?
Il faut garder son calme et continuer coûte que coûte. Quoi qu’il arrive, il faut poursuivre ses rêves.
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