La directrice de la gestion des contrats à la Société de l’assurance automobile du Québec (SAAQ) a « toujours été dérangée » par l’embauche de plusieurs anciens collègues du directeur du projet CASA, Karl Malenfant, comme consultants pour le même projet.
Un ancien auditeur interne de la SAAQ a révélé il y a quelques semaines que de nombreux proches de M. Malenfant ont été les seuls à se qualifier pour une série d’appels d’offres . Des contrats qu’ils ont obtenus de facto .
Dans son témoignage devant la commission Gallant jeudi après-midi, Sylvie Chabot a raconté le rythme effréné dans lequel les travaux sur le projet de modernisation des systèmes informatiques de la SAAQ se déroulaient.
On disait : “On a des problèmes d’expertise! Karl à besoin de ça! Il faut que ça aille vite. Le temps c’est de l’argent. Faut que ça avance!" C’est tourmenté… Bien franchement, c’est de la pression, ça n’a pas de bon sens
, a-t-elle affirmé.
Elle a raconté avoir demandé à M. Malenfant s’il était possible de recruter des gens avec cette expertise à l’intérieur de l’appareil de l’État.
Je lui ai dit : es-tu sûr que tu n’as pas ce monde-là dans la fonction publique? La fonction publique, c’est gros. On en fait des choses, on en a de la connaissance
, a-t-elle détaillé. M. Malenfant lui aurait répondu par la négative.
Mme Chabot a également confirmé que le directeur du projet CASA était directement impliqué dans la rédaction des appels d’offres pour ces consultants.
C’était Karl qui était responsable des critères qui étaient élaborés à l’appel d’offres
, a-t-elle dit, à la demande de
la haute direction
.
Ces ressources-là, ça m’a toujours dérangée. Mais qu’est-ce que vous voulez que je vous dise… C’est au-dessus de moi qu’on prenait les décisions
, a-t-elle laissé tomber.
Un tour de passe-passe de LGS
La commission Gallant entendait jeudi le témoignage d'Alain Dubé, directeur des projets d'envergure à la SAAQ et membre du comité de sélection à l'époque. M. Dubé a raconté que, après avoir octroyé le mandat pour la transformation numérique de la SAAQ à la firme LGS, le comité de sélection a voulu aviser la direction que le fournisseur avait fait « une petite passe-passe » dans sa soumission.
Ses collègues et lui ont rédigé une note qui comportait cinq points
à clarifier ou à revoir avant le début des travaux
.
M. Dubé avait alors remarqué que LGS avait enlevé 740 000 heures pour l'intégration du logiciel par rapport à sa soumission initiale. De plus, la firme a établi
un taux horaire de 256 $ de l'heure pour la réserve de travaux complémentaires
, au cas où le projet ne serait terminé pas à temps.
Le comité de sélection remarque que
ce taux est très élevé par rapport au taux horaire initial de 89 $ et au taux horaire de 134 $ pour les travaux de réalisation
.
Pour les mêmes travaux, le compétiteur proposait un taux horaire de 151 $
, remarque-t-on également.
Je n'étais vraiment pas content de voir la réduction des efforts en intégration technologique
, a raconté à la commission M. Dubé.
Évidemment, à quelque part, ça risquait de devenir mon problème.
Toutefois, M. Dubé estime que son pouvoir était limité, une fois que lui et ses collègues avaient adjugé le contrat à LGS.
Rendu là, malheureusement, la mécanique d’adjudication de contrat, c’est une mécanique. Une fois que c’est adjugé, on ne peut absolument rien faire, à part écrire une note, comme on l'a fait
, a dit Alain Dubé.
Il y a quelques semaines, nous avons appris, par un autre document déposé à la commission, que LGS est revenu devant la SAAQ en 2019 pour demander 800 000 heures supplémentaires pour compléter le projet . On estimait alors que les besoins de la SAAQ avaient été mal définis.
La SAAQ savait que ça coûterait plus cher
En 2015, la SAAQ a demandé à Québec des allégements réglementaires pour son mégaprojet de modernisation de ses systèmes informatiques, elle estimait que le projet coûterait 200 millions de dollars sur 10 ans. En coulisse, la direction savait que la facture serait beaucoup plus élevée.
C'est ce que les procureurs de la commission Gallant ont exposé, documents à l'appui, ces derniers jours.
Avant de présenter sa demande au Conseil du Trésor en avril 2015, la SAAQ avait déjà mené plusieurs études afin d'avoir une idée des coûts que pourrait représenter l'achat d'un progiciel de gestion intégré (PGI).
Dans un document présenté à Alain Dubé, on lit que les estimations de l'époque chiffraient le projet à 278 millions de dollars. Ce montant ne prenait pas en compte les coûts annuels pour le fonctionnement du logiciel ni les coûts internes à la SAAQ.
Dans un autre tableau présenté mercredi lors du témoignage de l'ex-consultante Louise Savoie, on pouvait lire que la SAAQ estimait le coût du projet entre 277 et 480 millions de dollars.
Or, ce n'est pas ce qui se retrouve dans la demande présentée, et approuvée, par le Conseil du trésor.
La Société signera un seul contrat avec l'Alliance pour la totalité du projet. La valeur de ce contrat est estimée à 125 millions de dollars et sera confirmée suite à l'appel d'offres. La valeur totale du projet sur 10 ans est estimée à 200 millions $ puisqu'elle comprend le coût du contrat et les ressources internes sur la même période
, y lit-on.
Comment expliquer une telle disparité entre les estimations internes à la SAAQ et celles présentées au gouvernement du Québec?
Je ne le sais pas
, a répété Alain Dubé.
Rappelons que le contrat signé avec l'Alliance en 2017 valait finalement, à lui seul, 458 millions. En ajoutant à ce montant des extras signés à partir de 2022, de même que la main-d'œuvre interne à la SAAQ et les coûts récurrents, on arrive au total de 1,1 milliard de dollars estimé par la vérificatrice générale en février dernier.
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